Lorsqu’on se demande si l’IA est une bulle, la posture même de la question présuppose quelque chose : qu’il existerait un fait objectif, indépendant de l’observateur, attendant d’être découvert et vérifié. Cette prémisse relève de l’épistémologie des sciences naturelles — la trajectoire d’un électron ne change pas parce qu’un physicien l’observe. Mais les marchés financiers ne sont pas des objets de cette nature. Ce que Soros appelait la réflexivité désigne autre chose : les perceptions des participants du marché se répercutent sur la réalité elle-même, et la réalité ainsi modifiée reconfigure à son tour la perception, formant une boucle sans ancrage extérieur. Juger qu’« il s’agit d’une bulle » ou qu’« il ne s’agit pas d’une bulle » n’équivaut jamais à se tenir à l’extérieur de cette chaîne causale en pur observateur — c’est y injecter une action nouvelle.
Comment ce mécanisme fonctionne-t-il concrètement ? Lorsque suffisamment de voix influentes déclarent que « l’IA est une bulle », les capitaux se retirent par crainte, les valorisations chutent en conséquence de ce retrait, et la baisse des valorisations est alors citée comme preuve empirique que « la bulle a éclaté » — le jugement accomplit sa propre prophétie. Inversement, lorsque le récit dominant affirme que « cette fois, c’est différent, les fondamentaux sont réels », des entrées de capitaux soutenues peuvent retarder, voire dissoudre, une correction qui se serait sinon produite, jusqu’à ce qu’un choc extérieur rompe l’équilibre du récit. Le modèle du concours de beauté de Keynes ajoute une autre couche : les acteurs sophistiqués des marchés de capitaux jugent rarement simplement « ce que vaut réellement cette chose » ; ils jugent « ce que les autres pensent que les autres penseront » — un jeu récursif dans lequel chaque analyse, chaque prise de position publique, devient une information nouvelle intégrée à la distribution de probabilité de ce jeu, et non un commentaire extérieur à celui-ci.
Vu à travers la notion de champ chez Bourdieu, ce paradoxe se dévoile encore plus nettement. L’acte même de classer une chose comme « bulle » ou « non-bulle » constitue en soi une prise de position (position-taking) à l’intérieur du champ — vendeurs à découvert, capital-risqueurs, médias et régulateurs occupent chacun des positions structurellement distinctes, porteuses d’intérêts distincts, et leurs déclarations sur « la bulle » servent d’abord, et sont d’abord contraintes par, cette position. Ces déclarations se sédimentent en une doxa du champ — ce qui est tenu pour évident, pour consensus allant de soi — et la doxa, à son tour, régule les flux de capitaux et d’attention. Séparer proprement « le jugement » de « l’objet jugé », c’est déjà pratiquer une forme d’objectivisme naïf : c’est confondre une position interne au champ avec un miroir tenu depuis l’extérieur.
Cela ne signifie pas pour autant que le jugement soit dénué de sens, ni qu’il faille basculer dans un relativisme pur. Cela signifie plutôt qu’une manière plus honnête de poser la question « l’IA est-elle une bulle ? » n’est peut-être pas « quel est le fait », mais : « dans quelle direction mon jugement, en ce moment même, nourrit-il cette boucle — et suis-je prêt à en assumer la responsabilité ? » L’humilité épistémique, ici, ne consiste pas à renoncer au jugement. Elle consiste à renoncer à l’illusion de se tenir, d’emblée, en dehors de la boucle.
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